Habitats aquatiques artificiels

Rédacteur : Anthony le Fouler

Physionomie-écologie

Les habitats aquatiques artificiels décrits ici sont des fossés et des canaux. Il s’agit de cavités creusées en long pour faciliter l’écoulement des eaux et permettre dans les vallées alluviales et les grands marais plats l’exploitation des terres et la protection des habitations face à la montée des niveaux d’eau lors des crues hivernales. Les canaux ne diffèrent des fossés que par leur fonction de navigation. Pour faciliter celle-ci, les canaux sont généralement d’une largeur et d’une profondeur plus importantes. Dans le contexte des marais doux des régions basses en 79 et 17 (Marais Poitevin, marais arrière-littoraux charentais), ces cavités creusées par l’homme forment un vaste réseau d’accumulation d’eaux plus ou moins stagnantes. Il se décompose en 3 niveaux de fonctions différentes :

Le réseau primaire est constitué de grands canaux navigables pour des embarcations de taille modeste (péniches de transport de marchandises ou de personnes). Il joue aussi le rôle de collecteur et de distributeur des eaux des réseaux inférieurs.

Le réseau secondaire se compose de canaux de gabarit inférieur et assure la connexion entre des compartiments hydrauliquement indépendants. Il est accessible au moyen d’embarcations de petite taille (barques, canoës, kayaks).

Le réseau tertiaire regroupe l’ensemble des fossés et petits canaux formant la majeure partie du chevelu du marais. La navigation y est parfois impossible du fait de leur section réduite et de l’accumulation importante de sédiments et d’embâcles charriés par les crues hivernales ou accumulés sur place.

Les marais doux sont endigués sur leur contour afin de gérer les niveaux d’eaux du réseau et d’éviter l’entrée d’eaux salées défavorables à l’exploitation agricole classique. Ce système n’est néanmoins pas complètement clos. En hiver, les eaux douces, provenant des cours d’eau, alimentent le marais. Les excès sont systématiquement évacués en aval afin de protéger les activités économiques et sociales en place.

En été, ces apports sont réduits et l’évapotranspiration par la végétation est à son apogée. Ceci conduit à une forte baisse et une faible variation des niveaux d’eau du marais en été, et ce malgré la fermeture des systèmes de vannage à l’aval. A cela s’ajoute l’effet des très contestés prélèvements d’eaux pour l’irrigation de cultures céréalières sur les terres hautes ou asséchées. Pendant la période estivale, le niveau d’eau peut atteindre alors des valeurs basses critiques pour la conservation de la flore et la faune des marais.

En conséquence de la grande variation de ces facteurs, la végétation des fossés et canaux est très diversifiée. Il faut noter que les sédiments apportés par les crues successives ont enrichi les milieux et favorisé les plantes adaptées à l’eutrophisation.

Une végétation fixée flottante ou immergée peut s’installer lorsque les périodes d’assec ne sont pas trop prolongées. Celle-ci est plus fréquente dans les réseaux primaire et secondaire, peu ou pas sujets à l’assec. Des nénuphars (Nymphaea alba, Nuphar lutea) ainsi que des potamots (Potamogeton pectinatus, P. crispus) et exceptionnellement la Grenouillette (Hydrocharis morsus-ranae) peuvent être rencontrés en surface. Les myriophylles (Myriopyllum sp.), les cératophylles (Ceratophyllum sp.) et les callitriches (Callitriche sp.) occupent la largeur de la lame d’eau.

A l’opposé, en cas d’assec ou de comblement important des fossés, les hydrophytes sont incapables de se maintenir. Le fond des fossés et canaux du réseau tertiaire est alors colonisé par de grandes hélophytes (Phragmites australis, Glyceria maxima, Phalaris arundinacea, Iris pseudacorus) et des plus petites (Nasturtium officinale, Berula erecta, Helioscadium nodiflorum, Sparganium erectum, Caltha palustris).

Pour éviter la perte de fonctionnalité hydraulique du marais causé par le comblement sédimentaire et organique des fossés, ces derniers sont plus ou moins régulièrement curés par des syndicats intercommunaux et des associations syndicales. Ce rajeunissement du milieu, parfois accompagné d’un éclaircissement de la ripisylve, stimule la germination de graines d’hydrophytes pionnières remarquables (Chara sp., Hottonia palustris).

Le Marais Poitevin deux-sèvrien qui conserve encore un paysage de prairies et de boisements alluviaux est connu sous le nom de Venise Verte. Cette appellation fait en partie référence aux nappes de lentilles qui recouvrent presque intégralement ses eaux calmes. Un examen attentif de ce tapis permet de découvrir 4 espèces de lentilles dont le plus petit végétal à fleur du monde : la Lentille sans racine Wolffia arrhiza. Une fougère aquatique américaine a récemment rejoint ce cortège : Azolla filiculoides.

Les berges des fossés et canaux sont colonisées par les hélophytes précitées. Une strate arbustive peut être présente et dans ce cas dense et composée de ronces (Rubus caesius), d’aubépine (Crataegus monogyna) ou encore de l’Eglantier (Rosa canina). Le Groseillier sauvage Ribes rubrum est parfois rencontré dans les fossés ombragés en voie d’atterrissement. La strate arborée est composée d’essences adaptées aux zones humides (Alnus glutinosa, Fraxinus angustifolia, F. excelsior, Acer negundo) et conduite en têtard, donnant un aspect typique au linéaire de haies bordant les fossés et canaux des marais doux.

Les fossés de bords de route ou de parcelle agricole, hors marais, peuvent présenter une flore commune (roselières, cressonnière) mais l’intermittence des écoulements d’eau ne permet pas le développement d’une végétation strictement aquatique.

Phytosociologie et correspondances

PVF 2004

Nc.

COR 1991

89.2 Habitats aquatiques superficiels

  • 89.21 Canaux navigables
  • 89.22 Fossés et petits canaux

Conjonctions possibles avec les habitats 22.13, 22.4, 31.8, 53.1, 53.3 et 84.1 dont certains sont d’intérêt communautaire (voir fiches correspondantes)

Confusions possibles

Les habitats aquatiques artificiels décrits ici doivent être distingués des habitats aquatiques artificiels salins qui font l’objet d’une fiche descriptive spécifique. Sinon, aucune confusion n’est possible avec un autre habitat anthropique.

Dynamique

Comme vu précédemment, la végétation d’un fossé ou d’un canal dépend fortement de son niveau de comblement. Chaque année, une partie de la végétation produite meurt, les feuilles mortes des aulnes et des frênes tombent. La mauvaise dégradation de cette matière morte, du fait de son recouvrement par les eaux, conduit saison après saison au comblement du fossé jusqu’à son atterrissement complet en absence de curage. La vitesse de comblement est d’autant plus rapide que la section du fossé ou du canal est petit. Les crues hivernales, aujourd’hui rares du fait des importants prélèvements d’eau réalisés dans le marais et en amont tout au long de l’année, déposent à leur passage d’importantes quantités de sédiments, accélérant encore le processus d’atterrissement du réseau hydraulique. Le curage intervient alors pour évacuer les vases accumulées et rajeunir le milieu.

L’ombrage est également un facteur influençant de manière importante la dynamique végétale des fossés et des canaux. Plus celui-ci sera élevé, plus cette dynamique sera ralentie. L’ombrage est fonction de la qualité et de la fréquence d’entretien de la ripisylve.

En définitive, plus un réseau hydraulique présentera une diversité de niveau de comblement et d’ombrage des fossés et plus sa végétation sera riche et diversifiée.

Espèces indicatrices

[plante1] (Azolla filiculoides), Berula erecta, Callitriche stagnalis, Caltha palustris, Ceratophyllum demersum, Glyceria maxima, Helioscadium nodiflorum, *Hottonia palustris, Hydrocharis morsus-ranae, Iris pseudacorus, Lemna gibba, L. minor, (L. minuta), (Ludwigia grandiflora), (L. peploides), Lythrum salicaria, Myriophyllum spicatum, Nasturtium officinale, Nymphaea alba, Nuphar lutea, Phalaris arundinacea, Phragmites australis, Potamogeton crispus, P. pectinatus, Scirpoides holoschoenus, Sparganium erectum, Wolffia arrhiza
[mammiferes] Arvicola sapidus, Lutra lutra, Neomys fodiens
[oiseaux] Alcedo atthis, Ardea cinerea, Ardea purpurea, Botaurus stellaris, Cygnus olor
[reptiles] Natrix maura, Natrix natrix.
[amphibiens] Rana esculenta,R. dalmatina
[odonates] Erythromma lindenii, Gomphus flavipes, Libellula fulva
[mollusques] Helix pomatia, Hygromia limbata, Succinea putris, Vertigo antivertigo, Vertigo moulinsiana
[coleopteres] Rosalia alpina

Valeurs biologiques

Compte tenu de la diversité des communautés végétales pouvant s’y établir, ce type de milieu, aussi artificialisé qu’il puisse paraître, présente un grand potentiel biologique. Certaines de ces communautés sont d’intérêt européen (tapis de Characées, végétations enracinées flottantes ou immergées) et certaines plantes sont en régression comme l’Hottonie des marais Hottonia palustris et la Grenouillette Hydrocharis morsus-ranae.

Ces habitats en conjonction sont autant de niches écologiques
pour la faune. De nombreux oiseaux (Hérons cendré et pourpré, Butor étoilé, Cygne tuberculé, Canard Colvert, Martin pêcheur) s’y nourrissent d’amphibiens (Grenouilles agile et verte) et de poissons (anguilles, lamproies, Brochet). Certaines libellules y sont plus ou moins inféodées, comme la Libellule fauve, le Gomphe à pattes jaunes ou encore la Naïade aux yeux bleus. Les fossés servent aussi d’abreuvoir pour les grands mammifères tels que le Chevreuil et le Sanglier.

Menaces

La valeur biologique des fossés et des canaux peut être altérée par de nombreux agents.

L’absence de clôture donne le libre accès au fossé aux bovins sur tout son linéaire. En le piétinant, ils causent des effondrements de la berge, accélérant ainsi son comblement. L’impact des bovins est d’autant plus important que les berges sont fragilisées par les nombreuses galeries creusées par les ragondins, un rongeur introduit dans nos milieux naturels au XIXème siècle et redoutable consommateur de végétaux aquatiques.

D’autres organismes ont été introduits en France et provoquent des désordres écologiques importants sur les réseaux hydrauliques. Les écrevisses américaines creusent aussi de profonds terriers et contribuent à cet effondrement des berges. Grandes consommatrices de végétaux aquatiques et d’œufs de poissons, elles peuvent transformer en cas de pullulation un réseau de fossés en véritable « désert biologique ».

La plupart des plantes aquatiques introduites sur notre territoire sont parvenues à intégrer les cortèges végétaux autochtones sans causer de troubles écologiques (cas d’Azolla filiculoides). D’autres, comme la Jussie, prolifèrent jusqu’à exclure tout autre organisme vivant. Ces plantes font l’objet d’une lutte acharnée et de plus en plus coordonnée pour, non pas les exterminer mais, éviter ses proliférations de masse, le temps qu’elles entrent en équilibre avec les autres organismes, à l’instar de l’Elodée du Canada dans les années 50.
Dans une mesure difficilement quantifiable, les embarcations dégradent les berges par le clapotis généré à leur passage et ce particulièrement pendant le pic estival de fréquentation touristique.

A cet important problème d’érosion des berges s’ajoutent les pollutions chimiques et parfois une gestion inadaptée ou non coordonnée des fossés. Un curage la même année de l’ensemble des fossés d’un même secteur conduit à une homogénéisation des profils et à une réduction de la biodiversité. Aussi, le pouvoir collecteur et distributeur des fossés est parfois trop important ou trop faible, réduisant d’autant le rôle tampon du marais. Et des travaux d’élagage voire d’abattage de vieux arbres têtards remarquables sont réalisés en pleine période de nidification des oiseaux.

Statut régional

L’habitat est présent sur l’ensemble de la région mais est plus fréquent dans sa partie ouest.

16 : vallées de la Charente, du Né

17 : canaux et fossés des marais arrière-littoraux

79 : canaux et fossés de la Venise Verte

86 : vallées de la Vienne, du Clain

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