Friches rudérales annuelles

Rédacteur : Jean Terrisse

Physionomie – écologie

Cet habitat regroupe divers types de friches se développant dans des sites fortement influencés par l’Homme et régulièrement perturbés : jachères récentes (dont il constitue le 1er stade dans la dynamique de recolonisation), espaces industriels vacants, terrains vagues, gares, ports, jardins et squares urbains, base des murs… La physionomie et la composition spécifique sont très variables (au moins 15 communautés différentes présentes en Poitou-Charentes), mais toujours caractérisées par la domination d’espèces annuelles : thérophytes d’hiver, germant au moment des pluies d’automne, passant l’hiver à l’état de dormance et fleurissant au printemps suivant, et thérophytes d’été, de cycle plus court, germant au printemps et fleurissant/fructifiant dans le courant de l’été jusqu’en début d’automne. Il s’agit donc de plantes à cycle biologique court, mais cependant trop long pour pouvoir s’implanter dans les espaces régulièrement labourés et cultivés, et trop court pour pouvoir perdurer dans les friches pluri-annuelles (DAUCO-MELILOTION, ONOPORDION ACANTHII) où la concurrence des grandes espèces (Carduus, Verbascum, Melilotus…) leur est fatale.

Les sols occupés par l’habitat sont très variés quant à leur texture (source de différenciation en sous-types), souvent tassés par le piétinement, mais toujours secs et bien drainés, et plus ou moins riches en nutriments. L’habitat prospère dans des conditions climatiques plutôt douces (climat tempéré chaud et méditerranéen humide), des températures hivernales trop basses limitant beaucoup la diversité des thérophytes.

Certaines familles (et genres) y sont particulièrement bien représentées : Poacées (genre Bromus, notamment), Amaranthacées (Amaranthus), Chénopodiacées, (Chenopodium), Astéracées (Conyza), Brassicacées (Sisymbrium, Raphanus). De
nombreuses espèces exotiques adventices, introduites volontairement (espèces décoratives) ou non y prospèrent le temps d’une saison de végétation sans toutefois gêner le développement de la flore autochtone ; d’autres, au contraire, ont été introduites autrefois et sont naturalisées de longue date (Datura, Xanthium, Hyoscyamus).

La différenciation de l’habitat en sous-types se fait selon 2 gradients : l’un trophique (richesse du sol en dérivés azotés) et l’autre thermique (températures annuelles). On distingue ainsi :

  • les friches annuelles, subnitrophiles à nitrophiles, médioeuropéennes, des sols à texture fine à moyenne du SISYMBRION : les sols y sont modérément riches en azote, le climat tempéré et la phénologie plutôt vernale. Ce sous-type est représenté dans la région par au moins 5 associations végétales différentes, certaines très répandues comme la communauté à Brome stérile et Orge des rats (BROMO STERILIS-HORDEETUM MURINI) ;
  • les friches subnitrophiles, thermophiles du LAGURO-BROMION sur arrière-dunes perturbées : très répandu sur le littoral et les îles de Charente-Maritime, ce sous-type se différencie en plusieurs communautés (au moins 4) caractérisées par l’abondance du Lagure Lagurus ovatus, de divers bromes Bromus sp et, dans certains cas, de l’Orge des lièvres Hordeum murinum ssp. leporinum. Il occupe des surfaces parfois importantes sur les arrière-dunes exposées à une forte pression touristique et divers autres sites littoraux à substrat sableux, fortement influencés par l’Homme ;
  • les friches très nitrophiles, à phénologie estivale-automnale du CHENOPODION MURALIS, dominées par des chénopodes, des amaranthes ou des vergerettes (Conyza) occupent quant à elles les sites les plus enrichis (urine, déjections, détritus divers).

Phytosociologie et correspondances typologiques

PVF 2004

  • SISYMBRIETEA OFFICINALIS Gutte & Hilbig 1975 : végétation anthropogène nitrophile, à dominante d’annuelles ou de bisannuelles des sites rudéralisés
    • Brometalia rubenti-tectorum Rivas-Martinez & Izco 1977 : communautés subnitrophiles, thermophiles
      • Laguro ovati-Bromion rigidi Géhu & Géhu-Franck 2004 : communautés des arrière-dunes perturbées
    • Sisymbrietalia officinalis Tüxen 1962 : communautés nitrophiles eurosibériennes
      • Sisymbrion officinalis Tüxen, Lohmeyer &Preising 1951 : communautés vernales, de climat tempéré
      • Hordeion murini Br.-Bl. 1936 : communautés surtout méditerranéennes
    • Chenopodietalia muralis Br.-Bl. 1936 : communautés très nitrophiles, estivales
      • Chenopodion muralis Br.-Bl. 1936 : communautés nitrophiles, thermo-continentales

COR 1991

  • 34.81 Groupements méditerranéens subnitrophiles de graminées
  • 87.2 Zones rudérales

Directive Habitats 1992 et Cahiers d’habitats

Nc.

Confusions possibles

Cet habitat doit être soigneusement distingué d’habitats proches susceptibles d’occuper les mêmes biotopes et qui, souvent, le précédent ou lui succèdent dans la dynamique naturelle de la végétation (dans ces situations de transition, des espèces de l’un perdurent souvent dans l’autre).

On le distinguera ainsi des friches du DAUCO-MELILOTION qui est, quant à lui, dominé par des espèces vivaces et tend donc à le remplacer si aucune perturbation majeure ne vient entraver la dynamique.

De même, on le distinguera de l’ONOPORDION par l’absence des grandes espèces bisannuelles ou vivaces (chardons, cirses, molènes) qui caractérisent ce type de friche. On l’isolera plus facilement des friches hautes de l’ARCTION, à structure de mégaphorbiaie rudérale, d’aspect très différent (biomasse beaucoup plus forte). On le séparera enfin des friches graminéennes du CONVOLVULO-AGROPYRION ou du FALCARIO-POION par l’absence de Poacées vivaces comme les agropyres ou le brachypode.

Dynamique

Les friches rudérales annuelles constituent la 1ère étape de recolonisation végétale sur des substrats perturbés : si les facteurs détruisant périodiquement la végétation cessent d’agir, la friche annuelle va être progressivement supplantée par une friche vivace plus dense et à recouvrement plus fermé ; tôt ou tard, des semences anémochores (saules tels que Salix atrocinerea ou S .alba en situations fraîches, Orme champêtre Ulmus minor) ou ornithochores (Prunellier Prunus spinosa, Aubépine monogyne Crataegus monogyna, Ronce bleuâtre Rubus caesius, Ronce des bois Rubus fruticosus, Cornouiller sanguin Cornus sanguinea, églantiers divers Rosa sp., Lierre Hedera helix) vont germer et créer des fruticées pionnières ; dans un 2ème temps, des essences post-pionnières ou nomades (frênes, érables, Tremble, peupliers) finiront par structurer une forêt dont la strate arborée sera peu différente des forêts naturelles régionales (alors que la strate herbacée de départ intégrait de nombreux éléments « exotiques ») : ormaie-frênaie plus ou moins rudéralisée, frênaie, chênaie-frênaie etc.

Espèces indicatrices

[plante2] Amaranthus albus, A. blitum, A. graecizans, A. hybridus, A.retroflexus, (Ambrosia artemisiifolia), *Apera interrupta, Avena barbata, Borago officinalis, Bromus diandrus, B.hordeaceus sp.hordeaceus, B.hordeaceus ssp. pseudothominei, B.hordeaceus ssp. thominei, B.madritensis, B.sterilis, B.tectorum, Chenopodium album, C.murale, *C.vulvaria, Conyza sumatrensis, C.canadensis, (Cosmos bipinnatus), Crepis capillaris, C.setosa, Datura stramonium, Erodium moschatum, Hordeum murinum, H.murinum ssp.leporinum, *Hyoscyamus niger, Lactuca serriola, Lagurus ovatus, Lepidium ruderale, Malva neglecta, Medicago orbicularis, (Nycandra physaloides), Odontites vernus ssp.serotinus, (Oxalis valdiviensis), (Phacelia tanacetifolia), *Plantago scabra, Portulaca oleracea, Raphanus sativus, Rapistrum rugosum, Sisymbrium officinale, Torilis nodosa, Urtica urens, Vicia sativa ssp.sativa, Vicia villosa, Xanthium spinosum, X.strumarium
[plante1] Andryala integrifolia, Atriplex patula, Calendula officinalis, Galium aparine, Mercurialis annua, Myosotis arvensis, Raphanus raphanistrum ssp. landra, Reseda luteola, Solanum nigrum, Sonchus oleraceus, Stellaria media, Verbena officinalis, Vulpia fasciculata, V.membranacea
[briophytes] Barbula unguiculata, Bryum bicolor, Entosthodon fascicularis, Ephemerum serratum, Phascum cuspidatum, Riccia sorocarpa
[oiseaux] Carduelis cannabina, Carduelis carduelis, Galerida cristata, Passer montanus
[orthopteres] Aiolopus thalassinus, Chorthippus biggutulus, Euchorthippus declivus, Eumodicogryllus bordigalensis, Oedipoda caerulescens, Platycleis tessellata
[champignons] Lepista personata, Leucoagaricus bresadolae

Valeur biologique

Aucune de ces friches ne possède de valeur patrimoniale intrinsèque au titre de la biodiversité. Bien que leur diversité floristique soit importante (plus de 50 espèces caractéristiques), elles n’hébergent que très peu de plantes patrimoniales (Jusquiame Hyoscyamus niger, Plantain des sables Plantago scabra). L’habitat est par ailleurs connu pour abriter des espèces exotiques fugaces, à la floraison parfois spectaculaire (Nycandra, Oxalis). Pour l’avifaune, ces friches constituent un site de recherche alimentaire très fréquenté par divers passereaux granivores (Linotte, Chardonneret, Moineau friquet) dont le déclin constaté au cours des dernières décennies est peut-être à relier à la régression de l’habitat.

Enfin, dans le cas des communautés du LAGURO-BROMION, elles constituent un outil de choix pour porter un diagnostic et apprécier le degré de dégradation de certains sites dunaires.

Menaces

L’habitat est en nette régression : l’abandon des jachères et l’intensification de l’agriculture, la densification de l’espace urbain avec la disparition des terrains vagues, le remplacement des friches semi-naturelles par des plantations à but ornemental par les Services des Espaces Verts municipaux, la gestion toujours plus « policée » des espaces urbains et périurbains interstitiels (épandages systématiques d’herbicides sur les « mauvaises herbes ») en constituent les causes majeures. La mode actuelle de décorer les abords des villages en milieu rural par des « jachères fleuries » où un semis massif d’une unique espèce exotique horticole (Cosmos, Phacelia…) remplace des dizaines de plantes indigènes semble, au-delà des « bonnes intentions », également très néfaste à l’habitat et aux espèces qu’il abritait autrefois.

Sur le littoral au contraire, les communautés du LAGURO-BROMION sont en constante progression et témoignent d’une érosion accrue des milieux dunaires soumis à une intense fréquentation humaine. Seules des mesures draconiennes – mise en défens par des clôtures infranchissables comme le fait l’ONF sur certaines dunes dont il la gestion à l’île de Ré par ex. – peuvent alors permettre de retrouver un niveau trophique acceptable et de restaurer, au moins partiellement, les communautés. Il n’est toutefois pas certain que, passé un certain seuil de dégradation-eutrophisation, cette restauration des communautés dunaires soit encore possible.

Statut régional

Bien qu’en régression, l’habitat reste fréquent sur l’ensemble de la région mais les communautés du LAGURO-BROMION sont limitées à une étroite frange littorale de Charente-Maritime (îles de Ré, d’Aix et d’Oléron, notamment).

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