Le changement global

Le changement global ne se limite pas aux modifications d’origine naturelle (conditions abiotiques et climatiques). Il résulte en grande partie d’une empreinte écologique humaine considérable et grandissante. La fragmentation et la destruction des habitats sont fortement liées à l’intensification agricole et à l’urbanisation. Le transport et l’introduction, plus ou moins volontaires, de nombreux animaux et plantes exotiques, contribuent à homogénéiser et à déstabiliser les écosystèmes. Ces deux phénomènes contribuent aussi à augmenter la régression, voire l’extinction de bon nombre d’espèces. La pollution, par consommation accrue d’énergies fossiles et de produits chimiques, entraîne des modifications très importantes sur l’atmosphère, sur la qualité des terres et des eaux ainsi que sur la physiologie et le cycle biologique de nombreux êtres vivants, dont l’Homme et les libellules.

Disparition et altération des zones humides

En France, les zones humides ont perdu 65 % de leur surface depuis le début du XXe siècle. Leur assèchement, direct ou à l’échelle du bassin-versant, ainsi que leur comblement pour leur mise en culture, voire leur urbanisation, en sont les principaux facteurs. Cette situation perdure et la dégradation de ces milieux continue.

En Poitou-Charentes, cette pression s’est particulièrement exercée sur les zones humides connexes aux rivières et ruisseaux, dans les lits majeurs. Ces espaces, qui servent de zones naturelles d’expansion des crues et qui sont des réservoirs importants de biodiversité ont en effet, pour beaucoup, été profondément transformés au profit de la culture du maïs ou de la populiculture. Le changement radical de gestion hydraulique des cours d’eau opéré à partir des années 1960, à base de grands travaux de curage et de mise en place de barrages, a également conduit à l’assèchement des zones humides et à leur dégradation à vaste échelle. L’augmentation et la généralisation des traitements phytosanitaires utilisés en agriculture et par les jardiniers amateurs, s’ajoutent aux polluants d’origine industrielle et contribuent à une dégradation très importante des milieux aquatiques.

Sur la principale zone humide régionale qu’est le Marais Poitevin, plus de la moitié des prairies naturelles humides (33 000 des 60 000 hectares) ont ainsi disparu entre 1973 et 1990, au profit des cultures céréalières (source : Coordination pour la Défense du Marais Poitevin).

Altération de la ressource et de la qualité de l’eau

Le tarissement prolongé de sections de cours d’eau s’est fortement accentué ces 20 dernières années, et atteint en moyenne plus de 1000 kilomètres de cours d’eau en Poitou-Charentes (carte 1).

La cause principale est une pression de l’irrigation très forte (carte 2 – mise à jour 2010) depuis une trentaine d’années, principalement pour la culture du maïs qui représente 80 % des surfaces irriguées, sachant que 3 670 m3/ha sont nécessaires au cycle biologique de cette plante. Ainsi, de 1988 à 2004 en Poitou-Charentes (tableau ci dessous), ce volume a augmenté de 16 millions de m3 (54 %) alors que dans le même temps celui pour l’industrie diminuait de 29% et n’augmentait que de 5% pour l’eau potable. De plus, seulement 30 % de l’eau prélevée est restituée au milieu, de façon différée. Effectuée principalement pendant l’été, cette activité contribue activement à assécher les cours d’eau pendant la période de reproduction des libellules. L’une des solutions alors avancée par la profession agricole est la mise en place de retenues de substitution qui doit permettre de limiter les prélèvements en période d’étiage. Cependant, celles-ci ne présentent pas une réserve suffisante pour tenir tout l’été et leur remplissage se fait au détriment des crues hivernales. En outre, elles contribuent à maintenir un système agricole intensif et défavorable à l’ensemble des écosystèmes.


Évolution des prélèvements d’eau de 1988 à 2006 par usage et par origine. (Source : Agences de l’eau Adour-Garonne et Loire-Bretagne.)
1988 1993 1998 1999 2000 2001 2004 2005 2006
Industries Eaux de surface 27.9 27.6 17.8 16.5 18.9 18.4 18.1 17.9 18
Eaux souterraines 6.3 5.8 14.6 13.8 11.4 11.3 8.6 8.4 8
Total 34.2 32.5 32.4 30.3 30.3 29.7 26.6 26.3 26
Eau potable Eaux de surface 125 95 59 58.1 64.1 61.2 61.8 61.3 60.2
Eaux souterraines 23.1 52.7 92.9 93.3 89.3 96.2 94.1 87.9 89
Total 148.1 147.7 152 151.4 153.4 157.4 156 149.2 149.2
Irrigation Eau de surface 53.3 79.6 75.9 65 91.1 70.4 70.2 45.1 58.6
Eaux souterraines 85.4 130.7 219.3 181.4 157.6 180.2 182.9 124.4 147.8
Total 137.8 210.3 295.2 246.4 248.6 250.6 253.1 169.5 206.4
Tous usages Eaux de surface 206.2 202.2 152.7 139.6 174.1 150 150.1 124.3 136.8
Eaux souterraines 113.9 189.2 326.8 288.5 258.3 287.7 285.6 220.6 248.8
Total 320.1 390.5 479.6 428.1 432.3 437.7 435.6 344.9 381.6

Ce phénomène de dégradation de la ressource en eau est lié également à la disparition des zones humides du bassin versant qui servaient de zones tampons et qui relâchaient leur eau l’été, servant ainsi de soutien à l’étiage.

Les diverses pollutions, par les pesticides, les fertilisants, les cyanophycées, ou encore le phosphore, entraînent, quant à elles, une dystrophie des milieux qui affectent les cours d’eau. Ceci se révèle très défavorable aux libellules, dont les cortèges se retrouvent appauvris. Seules quelques espèces ubiquistes et très tolérantes comme l’Agrion élégant Ischnura elegans ou la Naïade au corps vert Erythromma viridulum arrivent, dans certains cas, à s’adapter.

Les zones humides souffrent également du grignotage du territoire par l’urbanisation ou la création d’infrastructures lourdes, gourmandes en espace (autoroute, lignes ferroviaires, carrières …).

Enfin, le colmatage des lits, à cause du piétinement par le bétail ou la circulation de véhicules tous terrains, a un impact néfaste sur la diversité des cortèges de libellules car il entraîne la diminution, voire la disparition, des herbiers aquatiques, l’augmentation excessive de la turbidité de l’eau, la perte des caches sous les cailloux pour les larves d’espèces tels que le Cordulégastre annelé Cordulegaster boltonii.

Nicolas COTREL

Bibliographie

Coordination pour la Défense du Marais Poitevin., 2009 – Site internet http://www.marais-poitevin.org/ – Consultation du 20/09/09.

Les périodes de vol

L’analyse des 60 000 données collectées lors de l’atlas a permis de réaliser un tableau visualisant les périodes de vol de chaque espèce et de les classer en quatre catégories :

  • Les espèces estivales qui sont les plus abondantes et représentées par différents groupes : Calopteryx, Coenagrions, Cordulia.

Les observations ont été comptabilisées par semaine. Le nombre hebdomadaire ainsi obtenu donne un pourcentage par rapport au total des données concernant chaque espèce. Trois classes visualisées par des couleurs différentes ont été définies :

Les semaines apparaissant en rouge correspondent donc au pic d’observation des adultes dans la région. C’est cette période particulière qui a donc servi au classement des espèces dans le tableau. La première de la liste, Sympecma fusca est ainsi celle dont le pic d’observation est le plus précoce. Celui d’Aeshna mixta étant le plus tardif, cette espèce apparaît en dernier dans le tableau (page suivante).

Les espèces pour lesquelles la reproduction n’est pas prouvée en Poitou-Charentes n’apparaissent pas dans ce tableau : Hemianax ephippiger, Sympetrum danae, Sympetrum flaveolum, Sympetrum vulgatum, Trithemis annulata.

 

 

Laurent PRÉCIGOUT, Philippe JOURDE, Eric PRUD’HOMME

 

Le lancement de l’inventaire régional

Malgré la parution de ces quelques articles d’actualisation des connaissances départementales des libellules et la réalisation d’une liste d’espèces de libellules déterminantes en Poitou-Charentes, il manquait un véritable travail d’inventaire, homogène et synthétique sur le territoire régional. Un tel outil s’avérait indispensable pour définir et mettre en œuvre des mesures de conservation efficaces en faveur des espèces les plus menacées.

Ainsi après une première année de mise en œuvre dans les Charentes en 2001, un programme d’inventaire des libellules, piloté par Poitou-Charentes Nature, s’est étendu à la région. Il a permis une structuration de la collecte d’informations et a démultiplié les énergies.

Organisation de l’inventaire

Structuration du réseau de collecte des données

Afin de couvrir l’ensemble du territoire du Poitou-Charentes, un partage de compétences a été instauré au niveau régional dès 2002.

La coordination technique régionale a été assurée par l’association Charente Nature. Un coordinateur départemental a également été désigné au sein de chaque association partie prenante : Charente Nature pour le département de la Charente, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) pour la Charente-Maritime, Deux-Sèvres Nature Environnement pour les Deux-Sèvres et Vienne Nature pour la Vienne.

Ces coordinateurs départementaux avaient pour rôle d’animer et de former un réseau local de bénévoles naturalistes, d’orienter les prospections de terrain en fonction des bilans annuels réalisés, de centraliser les fiches d’inventaires, de saisir les données dans une base informatique, tout en exerçant une vérification des informations et une validation scientifique. Ces personnes sont de loin, les mieux placées pour valider ou non les informations collectées, ayant une bonne expérience en matière d’odonatologie et connaissant de façon approfondie le territoire de leur département, les différents habitats qui le composent et la grande majorité des localités prospectées.

Formation des bénévoles et sensibilisation du public

Au cours de l’inventaire, plusieurs journées de formations départementales et régionales ouvertes à un large public, ont été réalisées annuellement en Poitou-Charentes. Ces journées de travail, qui se sont déroulées sur le terrain ou en salle en fonction des thématiques abordées, ont permis d’initier les participants aux techniques de prospection et d’identification des imagos, mais également à celles des exuvies (clés de détermination, loupes binoculaires…). Ainsi, près d’une centaine de naturalistes a été formée sur ces aspects et a pu par la suite, participer activement à la récolte des données de terrain.

L’information et la sensibilisation du public sont des actions nécessaires pour faire connaître les libellules et initier une prise de conscience concernant la place de ce groupe faunistique dans notre environnement, ainsi que le rôle primordial des milieux humides pour la biodiversité.

Une cinquantaine de sessions de sensibilisation a ainsi été réalisées entre 2002 et 2006 dans tous les départements du Poitou-Charentes. Selon les auteurs et les lieux, ces actions ont pris la forme de sorties de découverte, de projections diapos, de conférences, d’articles de presse, d’émissions de radio, de panneaux ou encore de stands, comme au Festival International du Film Ornithologique de Ménigoute en 2002.

En 2002, la base d’un réseau de naturalistes s’est constitué, auquel au fil des ans, sont venues régulièrement s’ajouter de nouvelles volontés.

Mise en place d’une lettre d’info régionale : « la libelluline »

A l’origine, uniquement prévue pour le groupe odonates de la Vienne, « La Libelluline », créée en 2004, était une publication ouverte à tous les amoureux des Libellules. Il s’agissait d’un outil permettant de communiquer et d’échanger des informations entre naturalistes.

Cette initiative permettant de nourrir une dynamique odonatologique, est devenue régionale par la suite, permettant de faire un état des résultats des prospections déjà réalisées, ainsi que des dernières découvertes. En devenant régionale, cette feuille de liaison a accompagné le programme d’inventaire tout au long de sa durée.

État des connaissances odonatologiques

Réalisé en 2001 dans chaque département de la région par les coordinateurs, cet état des connaissances de l’odonatofaune était basé sur l’analyse des données bibliographiques et des collections privées, ainsi que des données de terrain associatives. Ces analyses croisées utilisant uniquement les informations vérifiables et contrôlées sur un lot de données relativement restreint, ont permis de dresser un premier bilan des espèces présentes en région Poitou-Charentes ainsi que leur répartition. De fortes lacunes sont donc apparues, aussi bien sur le nombre d’espèces recensées dans chaque département, que sur leur répartition spatiale.

Ce document de base à donc été utilisé en début de programme pour orienter les prospections et motiver les naturalistes du réseau, afin d’enrichir grandement les lots de données et d’améliorer sensiblement la connaissance du statut, de la répartition et de l’écologie de chaque espèce présente dans notre région.

Développement des outils de l’inventaire Code de déontologie

Code de déontologie

Dans le cadre de cet inventaire, les naturalistes des associations concernées devaient faire preuve du plus grand respect des libellules comme de leurs milieux de vie. Pour cette raison, un code de déontologie de l’odonatologue a été établi en début de programme.

Essentiellement basé sur le code de déontologie réalisé antérieurement par la Société Française d’Odonatologie (SFO) en 1992 et modifié en 2005, il a permis notamment à tout participant de définir les conditions d’observation et de récolte des données, tout en se conformant aux réglementations locales en vigueur, ainsi qu’à la notion de « propriété privée ».

Protocoles d’inventaire

En début de programme, les prospections ont été réalisées sur l’ensemble des départements en fonction de la répartition géographique des prospecteurs. L’état initial des connaissances et les bilans annuels qui seront réalisés par la suite, permettront d’orienter les prospections (secteurs géographiques peu ou pas inventoriés.).

Pour faciliter les prospections, un maillage cartographique a été retenu régionalement. Il a été défini au dixième de grade, chaque maille représentant un quart de carte IGN au 1/25000ème, soit un rectangle approximatif de 7×10 km. Ce découpage correspond également aux autres valorisations cartographiques des atlas régionaux déjà existants : chiroptères, reptiles et amphibiens.

Fiche de terrain

Une fiche de collecte de données a été créée lors de la mise en place de l’inventaire. Un formulaire devait être rempli pour chaque sortie sur chaque site inventorié. Il est constitué de plusieurs parties fournissant les informations nécessaires pour la prise en compte des observations réalisées. La première partie apporte les renseignements nécessaires sur la date et sur la localisation des observations : carte IGN, altitude, coordonnées géographiques ainsi que le type d’habitat principal du site prospecté. La deuxième partie renseigne les espèces observées et leur comportement. L’ensemble des espèces présentes ou potentiellement présentes en Poitou-Charentes est déjà listé, et l’observateur n’avait plus qu’à remplir les cases concernant les effectifs (selon la codification définie), le stade de développement et le comportement de l’espèce.

Aide à l’identification

Dans le cadre de cet inventaire, plusieurs outils d’aide à l’identification des libellules ont été réalisés pour faciliter la tâche des observateurs de terrain. Ces initiatives, le plus souvent départementales, ont pris diverses formes : un livret de terrain, ne prenant en compte que les espèces potentiellement présentes en Poitou-Charentes a été réalisé en Charente, ainsi qu’une clé simplifiée d’aide à la détermination des exuvies. En Charente-Maritime, un document spécifique sur l’identification des odonates, présentant leur morphologie ainsi que de nombreux conseils pour l’observation et l’identification, a également été réalisé.

Centralisation, saisie des données, bases de données informatiques et système SIG

Les fiches de relevé recueillies auprès des observateurs de terrain ont été centralisées par chaque coordinateur départemental. Toutes les informations ont été classées, triées, puis validées par ce dernier. Toutes les informations suspectes ont été vérifiées ou écartées. Une fois la validation effectuée, les données ont été saisies dans des bases informatiques départementales, puis regroupées par la suite dans une base régionale. Désormais, un fond documentaire extraordinaire est constitué permettant la réalisation de cartographies, de lister les espèces les plus menacées, de déterminer quels sont les sites essentiels à préserver et de définir une stratégie d’action. Cette banque de données constitue par ailleurs un état initial qui permettra la mise en place de suivis et constituera un état des connaissances indispensable aux générations futures pour évaluer dans le temps l’impact des modifications affectant les écosystèmes aquatiques du Poitou-Charentes.

Collecte des données

Les méthodes classiques d’identification ont été mises en œuvre à la fois sur l’identification des imagos ou sur celle des exuvies. Cette dernière source d’information a été privilégiée pour les anisoptères, car elle apporte des informations pertinentes sur le statut de reproduction des espèces. Pour les captures au filet, des autorisations préfectorales temporaires de capture concernant les espèces de libellules protégées ont été obtenues par les coordinateurs départementaux et quelques autres prospecteurs.

La recherche des larves

La collecte des larves s’effectue à l’aide d’un filet troubleau ou d’un tamis, en raclant le substrat ou la végétation immergée d’un point d’eau. La détermination des larves repose sur les critères proposés dans les publications thématiques de plusieurs auteurs : Gerken et Sternberg (1999), Heidemann et Seidenbush (2002).

Cette technique de recherche a été peu utilisée au cours de cet inventaire, et n’a concerné que des espèces de détermination et de récolte aisées (anax, cordulégastre, onychogomphes par ex.). Ainsi, 52 larves ont été récoltées et identifiées ces dernières années.

C’est quoi une donnée ?

Une donnée se définit par l’observation d’au moins un individu d’une espèce donnée en un lieu précis, à une date donnée, par un ou plusieurs observateurs. Ces éléments peuvent être amendés d’informations complémentaires telles que : le nombre, le sexe, le comportement et le milieu.

La recherche des exuvies

De nombreuses récoltes d’exuvies ont été effectuées le long des berges des plans d’eau et des rivières, grandement facilitées par l’utilisation du canoë. Ces dépouilles larvaires constituent des preuves formelles de présence et de reproduction, et permettent une identification précise des espèces. Cette source d’information a essentiellement été privilégiée pour les anisoptères, plus faciles à identifier. Dans la mesure du possible, des recherches d’exuvies ont été faites sur chaque localité inventoriée. Des prospections ciblées sur certains milieux (étangs, fleuve…) ou sur certaines espèces (Cordulie splendide Macromia splendens, Epithèque bimaculée Epitheca bimaculata, Gomphe à pattes jaunes Gomphus flavipes…) ont également été organisées.

Par la suite, ces exuvies ont été identifiées en salle avec une loupe à main pour les espèces à détermination aisée et avec une loupe binoculaire pour celles qui demandent une étude plus détaillée. Des collections de référence ont dès lors pu ainsi être réalisées dans chaque département. Ainsi, 70026 exuvies ont pu être identifiées au niveau spécifique dans le cadre de cet inventaire, représentant 5545 données de reproduction certaine.

La recherche des imagos

Il s’agit de repérer les insectes adultes, en émergence, en chasse ou en phase de maturation. L’identification des imagos se fait essentiellement en main, après capture, généralement à l’aide d’un filet à papillons. Les insectes sont identifiés après observation de tous les critères diagnostiques et relâchés sur place. Cette démarche ne prend en général que quelques secondes à quelques minutes. Certaines espèces sont peu discrètes et aisément identifiables à distance. Dans ce cas, des jumelles à mise au point rapprochée peuvent être utilisées pour l’identification.

D’autres techniques de recherche on également été utilisées. Il s’agit par exemple d’examens des toiles d’araignées, ou l’utilisation de petits bolas, selon une technique asiatique dite « buri » ou « toriko » (Hatto, 1994). Cette technique consiste au passage d’une grande libellule, de jeter de petites boules d’entrave faites de gravillons, reliées par un fil de soie. Elle permet de faire descendre des espèces qui chassent au niveau de la canopée des arbres.

Enfin, quelques informations proviennent de découverte de cadavres et de recherches des indices de ponte, notamment pour le Leste vert Chalcolestes viridis. Cette méthode est basée sur la recherche des cicatrices de ponte caractéristiques sur les ramilles de certains arbres.

Pression d’observation et couverture de prospection

L’essentiel des données régionales ont été collectées entre 2002 et 2006, correspondant à la période de l’inventaire régional. Au cours de cet inventaire, 212 naturalistes compétents et passionnés, dont 206 bénévoles, ont participé activement à la transmission des données ce qui représente des milliers d’heures de terrain. Parmi ces observateurs, la majorité d’entre eux ont fourni de 1 à 100 données, et près d’une cinquantaine ont participé à la transmission de plusieurs centaines de données (figure 12).

Ainsi, près de 61 000 données originales ont pu être collectées au cours de cette période, dont plus de 30 000 au cours des seules années 2004 et 2005. Seules les données plus remarquables ont été intégrées par la suite.


Couverture des prospections

Des efforts particuliers ont été réalisés pour prospecter de façon la plus exhaustive possible l’ensemble du territoire régional. Des analyses régulières ont permis de réorienter les recherches afin que tous les types de milieux aquatiques (lotiques, lentiques, marais.) soient prospectés. Des prospections ciblées sur des secteurs géographiques peu ou pas inventoriés, ont également été organisées, ainsi que des recherches spécifiques concernant des espèces peu communes ou inféodées à des milieux précis.

Ainsi, la couverture géographique s’est largement homogénéisée sur l’ensemble du territoire régional les dernières années d’inventaire, et la pression d’observation a nettement augmenté. Désormais, la quasi-totalité des mailles du Poitou-Charentes a été prospectée (figure 14).

Pour la valorisation cartographique des données, le maillage a été le même que celui utilisé pour les prospections, soit le 10e de Grades Paris. Cependant, certaines informations pertinentes ont également été valorisées à une échelle plus précise, c’est-à-dire à la commune ou à la station.

Ainsi, la pression d’observation peut être évaluée en cartographiant la répartition des données à ces trois niveaux. Ces trois modes de représentation sont complémentaires et permettent de formuler d’intéressants commentaires.

Les cartes qui en découlent permettent de visualiser les efforts de prospection et les différences interdépartementales. Ces différences sont de diverses origines, et peuvent correspondre à des manques de prospections, mais il s’agit bien plus souvent d’absence de réseaux hydrographiques ou de points d’eau dans les secteurs concernés (figures 15 et 16).

La carte des données par localité (figure 17) permet de visualiser les grands réseaux hydrographiques, ce qui traduit une bonne couverture de l’inventaire.

La carte du nombre de données par maille démontre l’homogénéité de la couverture au plan régional, mais illustre aussi une certaine hétérogénéité dans l’effort de prospection.

Sur les 1 475 communes de la région, 1 119 d’entre elles (76 %) possèdent sur leur territoire au moins un site sur lequel au minimum une observation de libellule a été réalisée durant la période d’inventaire (figure 15). Parmi les 356 autres, on trouve en majorité des communes sur le territoire desquelles aucun milieu humide n’existe (figure 16). Les zones plus claires sur les cartes (figures 15 et 17) montrent en fait les espaces totalement ou partiellement vides de zones humides favorables au développement des libellules. C’est en particulier le cas pour la majorité des grandes plaines céréalières de la région.

Huit communes rassemblent plus de 500 données, 2 en Vienne, 5 en Charente-Maritime et 1 en Deux-Sèvres. Parmi celles-ci deux d’entre-elles recueillent plus de 1 000 données, il s’agit de Vouneuil-sur-Vienne (1 267 données) et de Lussac-les-Châteaux (1 193 données) dans le département de la Vienne.

Au total, 5 839 localités (ou sites) ont été prospectées. Deux localités recueillent à elles seules 2 200 données, il s’agit des landes du Pinail à Vouneuil-sur-Vienne et des Grandes Brandes à Lussac-Les-Châteaux, en Vienne. La présence de la Réserve Naturelle du Pinail pour la première en est la principale raison. En effet, cette étendue de 135 hectares de landes à Bruyère à balais, criblée par plus de cinq mille mares issues d’anciennes fosses d’extraction de pierres meulières, en fait un site d’intérêt régional pour les libellules. Cet espace protégé est géré, depuis 1989 par l’Association de GEstion de la REserve Naturelle du PInail (GEREPI) qui en assure le suivi scientifique, ce qui explique le nombre important de données de libellules.

On peut comparer le site des Grandes Brandes à un mini Pinail, puisqu’il s’agit la aussi d’une zone de landes de 32 ha parsemés de plus de 550 mares résultant de l’extraction de pierres meulières et de la marne. Géré par le Conservatoire des Espaces Naturels depuis 1989 et intégré dans le site Natura 2000 « Forêt et pelouses de Lussac », ce site fait l’objet depuis 2004 d’un suivi odonatologique par Vienne Nature, ce qui explique également le nombre important de données récoltées.

Hormis ces sites riches et très suivis, 24 autres localités du Poitou-Charentes totalisent plus de 100 données.

 

Laurent PRECIGOUT, Philippe JOURDE, Eric PRUD’HOMME

 

Les eaux courantes

Même si la région Poitou-Charentes n’offre pas de grandes disparités de relief et de climat, la physionomie des rivières petites à grandes varie beaucoup au gré de leur cours et offre un panel important d’habitats pour les odonates. Plusieurs facteurs, souvent interdépendants, conditionnent la présence des différentes espèces. Ces facteurs peuvent changer sur une même rivière en quelques mètres.

Les sources, fontaines et résurgences

Zones de passage des eaux souterraines à superficielles, les sources sont alimentées par les nappes phréatiques de faible profondeur. Très souvent, elles ont été aménagées par l’homme qui a ajouté fontaines, bassins ou lavoirs et a ainsi profondément transformé la physionomie naturelle de la résurgence, qui pouvait varier en fonction des situations géologiques locales de la source jaillissante au suintement ou à la mare. On distingue deux grands types de sources en Poitou-Charentes, celles d’eau douce dans les zones non-calcaires et celles d’eau dure, très riches en carbonate de calcium dans les plaines sédimentaires. Certaines résurgences issues d’un transit de l’eau dans un long dédale de cavités karstiques présentent des dimensions exceptionnelles, comme par exemple celles qui donnent naissance à la touvre en Charente ; toutefois, dans la région la plupart des sources sont de petite taille. Les sources constituent des micro-habitats dans lesquels l’eau présente des caractères particuliers : constance thermique, stabilité relative de la composition chimique et du débit. Pour les odonates, ces habitats ont l’avantage de souvent bénéficier d’une eau de qualité supérieure mais ils présentent aussi un certain nombre de facteurs limitants. La pauvreté organique des eaux, la fraicheur relative de celles-ci en période estivale, la rareté de la végétation, au moins dans la partie la plus amont, et la situation souvent ombragée des lieux ne conviennent qu’à un petit nombre d’espèces. La liste de celles-ci peut s’allonger en fonction de la végétalisation et de l’ensoleillement, surtout si l’eau s’accumule dans un bassin ou un fossé. Évidemment, les sources en forêt sont moins favorables que celles émergeant en milieu prairial. Certaines sources très fermées n’abritent même aucun odonate.

Les rus, ruisselets et ruisseaux

A la suite des zones de source, on trouve de très petits cours d’eau de un à quelques mètres de large. Ces petits ruisseaux sont particulièrement nombreux en Gâtine deux-sèvrienne, dans l’est de la Charente et dans la Double. Les ruisseaux sont généralement peu profonds et bénéficient d’eaux relativement fraiches et bien oxygénées. La vitesse du courant est toutefois très variable, ce qui entraîne une grande diversité de situations et donc des conditions d’habitat très différentes pour les odonates. On peut en effet trouver des ruisseaux aux eaux rapides qui courent sur des pentes à la déclivité prononcée, souvent en milieu très ombragé. C’est le cas d’une partie du chevelu des têtes de bassin situées sur les terrains primaires. La végétation est rare et le nombre d’espèces de libellules est restreint à celles que l’on peut rencontrer en zone de source. Ailleurs, en zone de bocage ou dans les plaines sédimentaires, les ruisseaux ont un courant moins vif ou offrent une succession de parties vives de parties plus lentes ainsi que des portions bien ensoleillées. La végétation est beaucoup plus fournie dans les zones calmes. Les libellules trouvent alors des conditions beaucoup plus favorables : lieux de vie et de chasse grâce aux petits hélophytes, supports d’émergence et zone de chasse et de reproduction dans la végétation rivulaire. La richesse spécifique s’accroît alors de façon importante.

Les rivières

Ce type de cours d’eau est bien représenté dans la région. Les affluents des fleuves et des grandes rivières sont nombreux. Ils offrent des physionomies extrêmement diverses. Certaines rivières de l’est de la région ou du nord-ouest des Deux-Sèvres peuvent présenter un cours presque torrentueux, souvent en milieu boisé. C’est le cas du Salleron en Vienne ou de l’Issoire en Charente. Le courant est rapide, les eaux sont généralement fraîches, les fonds sont peu profonds, constitués de gros graviers et de rochers, la végétation n’est présente que sur quelques placettes. Les conditions de développement alors offertes aux libellules sont bien évidemment très différentes de celles que peuvent présenter des rivières aux eaux beaucoup plus calmes des régions très plates du Poitou-Charentes. Le cours y est plus lent, plus sinueux. Les fonds sont plus sableux, plus vaseux et les débris s’y accumulent. La végétation dans le cours d’eau lui-même est riche en hydrophytes, parfois en hélophytes, et les berges possèdent généralement une ripisylve fournie. L’eau y est moins oxygénée et la température peut augmenter de façon significative même si la profondeur est souvent plus importante. La Seugne en Charente-Maritime est un bon exemple de ce type de rivières.

 

La plupart du temps, toutefois, les rivières du Poitou-Charentes offrent une grande variété dans leur structure. Leurs cours présentent souvent une succession de parties calmes et de zones d’accélération. On note sur toutes un grand nombre de micro-milieux variant au gré de la vitesse du courant, de la profondeur, de l’ensoleillement. Un bras mort, un bief de moulin, même la présence d’un embâcle imposant, peuvent proposer des conditions tout à fait acceptables pour des espèces de libellules de milieux lentiques.

Ailleurs, un radier, l’aval d’une digue ou l’affluence d’un ruisseau sont des zones d’accélération du courant et d’oxygénation de l’eau auxquelles les larves d’autres espèces sont mieux adaptées. Evidemment, cette variété de milieux favorise la richesse odonatologique générale des rivières. On peut citer le Né en Charente pour illustrer ces rivières riches en milieux divers.

Quelques cours d’eau de la région ont un régime original et offrent donc des conditions d’accueil particulières aux odonates. La période estivale voit en effet certaines rivières s’assécher fortement. C’est le cas de la Boutonne par exemple. D’autres comme le Bandiat et la Tardoire connaissent sur leur partie aval un arrêt annuel de leur cours superficiel, leurs eaux se « perdant » dans le karst. Evidemment, le nombre d’espèces dont le développement larvaire supporte ces périodes d’assecs plus ou moins prolongés est limité.

Les fleuves et grandes rivières

La Charente à Mouton dans sa partie amont (à gauche) et en aval de Saintes (à droite) : des habitats très variés sur le même fleuve.

Les grandes rivières et les fleuves sont peu nombreux en Poitou-Charentes. La Charente, la Vienne, la Sèvre niortaise, la Dronne présentent, surtout dans leur portion aval, les principales caractéristiques de ce type de milieu. Ils connaissent une structure de cours d’eau de plaine au courant lent et au méandrage important. Les rives sont le plus souvent boisées et la végétation dans le cours d’eau est riche, les hydrophytes trouvant le courant modéré et le substrat, souvent vaseux et riche en débris, favorables à leur développement. La profondeur peut être importante et s’élève régulièrement au-delà de plusieurs mètres. Grâce à la largeur du cours, l’ensoleillement permet un réchauffement significatif de l’eau l’été. Ces zones sont particulièrement riches en vie animale en général et en odonates en particulier. Beaucoup de ces fleuves et rivières offrent, parfois plus en amont de leur cours, une succession de faciès différents, lotiques et lentiques. Tous présentent au moins jf quelques portions où le courant s’accélère. Cela peut être l’aval immédiat d’un gros embâcle, d’un aménagement humain comme un barrage ou une digue par exemple, ou une portion sur laquelle la déclivité augmente ou bien des gués et radiers où la profondeur diminue fortement alors que le lit s’élargit. Ces secteurs où l’eau est mieux oxygénée, où des bancs de sable ou de graviers peuvent affleurer en période d’étiage, offrent des conditions optimales à certains gomphidés. Quelques grandes rivières de la région sont même globalement rapides. Sans évidemment pouvoir comparer avec des rivières de montagnes, on peut toutefois les distinguer des autres cours d’eau du Poitou-Charentes. La portion amont de la Vienne, le cours moyen de la Dronne, ou encore la Gartempe sont des exemples de taille différente. L’eau, bien oxygénée, court souvent entre les rocs sur un substrat de rochers, de sable ou de gros graviers sur lequel peu de végétation a prise. Ces conditions particulières permettent la présence de plusieurs espèces de libellules d’un grand intérêt. En règle générale les fleuves et grandes rivières de Poitou-Charentes offrent de nombreux habitats aux odonates, surtout si l’on considère l’ensemble de l’hydro-système en prenant en compte notamment les bras morts, les annexes hydrauliques, les fossés inondés une partie de l’année, etc.

Eric PRUD’HOMME

L’émergence, une période critique

On qualifie d’émergence la phase de développement qui consiste, pour la libellule, à passer du milieu aquatique au milieu terrestre. Cette métamorphose qui transformera la larve en imago implique de multiples modifications physiologiques et morphologiques.

Le déroulement de l’émergence

1) la libellule est hors de l’eau, se positionne et s’apprête à la transformation qui l’attend ;

2) la peau du thorax et de la tête se craquelle, la libellule sort sa tête, son thorax et ses pattes, l’abdomen restant inséré dans l’exuvie ;

3) l’insecte est entièrement sorti mais n’a pas débuté l’extension de son corps et de ses ailes ;

4) les ailes et l’abdomen s’allongent sous la pression des fluides corporels. En fin de cette quatrième phase, l’insecte est capable d’entreprendre son premier vol.

La durée d’émergence varie selon l’espèce et les conditions météorologiques. Chez de nombreux odonates, elle prend entre une et deux heures.

Pour l’insecte, il s’agit notamment de passer d’une respiration aquatique à une respiration aérienne, de maîtriser le vol, d’adopter un comportement sexuel devant favoriser la reproduction de l’espèce.

Au plan morphologique, trois transformations radicales s’opèrent. La plus évidente est le développement des ailes, qui va permettre à l’insecte de se déplacer pour rechercher sa nourriture, des partenaires et éventuellement coloniser de nouveaux sites de reproduction. La face change aussi assez radicalement. Le bras mentonnier des larves disparaît laissant apparaître les puissantes mandibules. Enfin, des larves ternes et camouflées émergent des imagos qui, chez de nombreuses espèces, se teintent de vives couleurs après quelques heures ou quelques jours.

Ces transformations ne sont pas immédiates. Plusieurs jours avant l’émergence, les larves se rapprochent des berges et viennent souvent respirer en surface.

Ses risques

L’émergence est une période critique pour les odonates car durant plusieurs heures leur corps mou ne leur offre aucune protection. Leur survie est une affaire de chance. Que les conditions météorologiques se dégradent, qu’un prédateur repère la libellule et c’en sera fini du combat pour la vie. Chez certaines espèces d’odonates, des milliers d’individus vont se transformer en quelques jours. Leur présence constitue une véritable manne pour de nombreux prédateurs, qui modifient leurs modes de chasse pour focaliser leur attention sur les odonates.

Son déroulement

A leur sortie de l’eau, les larves de libellules gagnent un perchoir où elles pourront se transformer. Selon les espèces et les individus, ce parcours peut n’être que de quelques centimètres, mais certains insectes peuvent se métamorphoser exceptionnellement à plusieurs dizaines de mètres de l’eau.

La plupart des larves se perche sur des supports verticaux pour cette mutation. Certaines entreprennent toutefois leur transformation à l’horizontale (onychogomphes), voire occasionnellement la tête en bas (ischnures).

Le choix du support est essentiel. Il doit permettre à la libellule d’étendre son corps et ses ailes fragiles sans risquer de les abîmer par le contact d’une tige ou d’une branchette balancée par le vent.

Tant que l’émergence n’a pas commencé, les larves peuvent se laisser tomber en cas de danger. Une fois l’enveloppe chitineuse craquelée, le destin des libellules est soumis au hasard.

Record de distance d’émergence

Il est bien connu que certaines espèces d’odonates peuvent se métamorphoser à l’écart de l’eau. Plusieurs auteurs ont décrit des distances d’émergence parfois considérables. Ainsi, Pickess (1987) puis Jôdicke (1994) avancent une distance de 35 m pour l’Orthétrum réticulé Orthetrum cancellatum. Busse et Jôdicke (1996) font état d’émergence à 46 m de l’eau pour Sympétrum de Fonscolombe Sympetrum fonscolombii. Enfin, Coppa (1991) mesure des distances d’émergence pouvant atteindre plus de 50 m pour. La donnée apportée par Siva-Jothy (in Brook & Lewington, 2004 p. 62) concernant une distance d’émergence de 100 m pour Caloptéryx éclatant Calopteryx splendens nous a été confirmée par l’auteur (Siva-Jothy, in litt.). Elle semble constituer le record de distance enregistré en Europe.

La Charente-Maritime semble détenir les records de distance pour deux espèces : la Libellule fauve Libellula fulva avec 21 m et l’Orthétrum à stylets blancs Orthetrum albistylum 19 m (Jourde & Hussey, 2007).

De l’intérêt des exuvies dans l’étude des libellules

La collecte et la détermination des exuvies permettent de dresser l’inventaire des espèces se reproduisant dans l’habitat étudié. Il est parfois plus facile de trouver les exuvies que les imagos de certaines espèces discrètes, notamment de celles qui s’éloignent rapidement de l’eau.

Le dénombrement des exuvies permet aussi de comprendre les modalités d’émergence et de développement des libellules. En collectant quotidiennement toutes les exuvies d’une espèce dans un endroit donné, il est possible de déterminer sa phénologie d’émergence, de calculer la date à laquelle 50 % des émergences ont eu lieu (EM50) ou la période durant laquelle 90 % des émergences se sont produites (EM90).

Le décompte des exuvies peut aussi permettre de suivre l’évolution des populations dans le long terme et d’identifier les milieux optimaux de développement larvaire de chaque espèce.

 

Période d’émergence

On différencie généralement les espèces dites printanières, dont les émergences sont relativement synchrones, des espèces dites estivales, dont les émergences sont très étalées dans le temps. En fait, en fonction de leur environnement, une espèce peut être printanière ou estivale, voire les deux. Le Gomphe vulgaire Gomphus vulgatissimus fait partie des espèces printanières. L’Anax empereur Anax imperator peut être les deux. L’Aesche affine Aeshna affinis est une espèce de type estival.

Comme pour la date d’éclosion, la date d’émergence est aussi fonction des conditions environnementales. Pour une espèce donnée, elle varie d’un site à l’autre et d’une année sur l’autre.

 

Philippe Jourde

 

Bibliographie

Brooks S., Lewington R., 2004 – Field guide to the dragonflies and Damselflies of Great Britain and Ireland. 4ème édition. British Wildlife Publishing, Hook, 142 p.

Busse R., Jödicke R., 1996 – Langstrecken-marsch bei der Emergenz von Sympetrum fonscolombei (Sélys) in der marokkanischen Sahara (Anisoptera : Libellulidea). Libellula, 15 : 89-92.

Coppa G., 1991 – Notes sur l’émergence d’ (Charpentier) (Odonata : Cordudliidae). Martinia, 7 (1) : 7-16.

Jödicke R., 1994 – Marcha de larga distancia para la emergencia en Sympetrum fonscolombei (Sélys) y Orthetrum cancellatum (L.). Navasia, 3 : 5-6.

Jourde P., Hussey R., 2007 – Quelques cas d’émergences distantes de l’eau chez Ladona fulva (Müller, 1764) et Orthetrum albistylum (Selys, 1848) (Odonata, Anisoptera, Libellulidae). Martinia, 23 (2) : 67-69.

Pickess B.P., 1987 – How far will larvae of Orthetrum cancellatum (L.) travel for their emergence ? JBDS, 3 : 15-16.

Menaces et facteurs limitants d’origine naturelle

Climat

Le climat joue un rôle décisif dans la survie des libellules. Durant les vagues de froid, certains sites de développement larvaire peuvent geler. La survie des espèces les plus thermophiles est dès lors compromise.

Durant l’émergence, le vent, la pluie, la grêle peuvent totalement décimer la cohorte d’une journée. L’impact des gouttes suffit à faire tomber un insecte en cours de métamorphose. Le vent peut empêcher les libellules d’étaler correctement leurs ailes. Dans le meilleur des cas, les insectes voleront avec un handicap. Dans le pire, ils ne pourront pas décoller. Il arrive que le froid empêche les libellules de terminer leur émergence. Les insectes, à bout de force, restent alors prisonniers de l’exuvie où leur cuticule et leurs ailes se solidifient.

Durant la période de vol, des orages, de longues périodes de froid et de pluie peuvent réduire sensiblement les effectifs de libellules. A l’inverse, une sècheresse durable peut dessécher de nombreux sites de reproduction où réchauffer l’eau à un tel point que cette température dépasse le seuil admissible par les espèces eurosibériennes notamment, qui apprécient plutôt les eaux fraîches. L’assèchement désormais chronique de certains cours d’eau compromet localement la survie de plusieurs espèces.

L’ouragan de décembre 1999 a eu des conséquences notables sur la survie de plusieurs espèces rares comme le Leste à grands ptérostigmas Lestes macrostigma. En Charente-Maritime, la mer, en submergeant les sites de reproduction de l’espèce, l’a fait totalement disparaître de toutes ses localités continentales. L’espèce ne se trouve plus désormais que sur les îles de Ré et Oléron.

En fin de saison, les premières gelées sonnent le glas de nombreuses espèces.

Cette Leucorrhine à front blanc Leucorrhinia albifrons n’a pas pu s’extraire de sa dépouille larvaire et est morte en cours d’émergence.

Les parasites

Les libellules sont soumises à la pression des parasites à tous leurs stades de développement. De petits hyménoptères, essentiellement des Chalcidoïdés, pondent directement dans les œufs de libellules à ponte endophytique, que leurs larves dévorent. Ces espèces sont qualifiées de parasitoïdes car leur infestation se traduit invariablement par la mort de l’espèce hôte. Certains de ces parasites sont d’ailleurs à leur tour parasités par des hyménoptères eulophidés qui sont donc des hyperparasitoïdes, soit des parasitoïdes de parasitoïdes (Corbet, 2004).

D’autres parasites vivent aux dépens des adultes et s’alimentent en prélevant l’hémolymphe des imagos. Il s’agit d’acariens, mais aussi de petits diptères. Certains diptères milichiidés s’installent dans les poils des libellules et s’invitent au repas des odonates quand elles viennent de capturer une proie. On qualifie ces espèces de commensales.

Larves et adultes sont aussi porteurs de parasites internes tels que des grégarines ou des trématodes. Certains parasites passent d’hôte en hôte pour atteindre leur complet développement. Certains doivent avoir trois hôtes différents passant d’un mollusque aquatique à une larve d’odonate puis à un poisson, une grenouille ou un oiseau. La transmission du parasite se fait par ingestion de la libellule à l’état larvaire ou imaginal par l’hôte définitif.

Cette Cordulie métallique Somatochlora metallica a la pointe de l’abdomen infestée d’hydracariens.

La triste histoire de l’étang d’Allas

L’étang d’Allas se situe au sud-ouest de Jonzac, en Charente-Maritime. D’une superficie d’environ 11 ha, il abritait plus d’une trentaine d’espèces en 1999, dont 29 se reproduisaient de façon régulière. Une population forte de dizaines de milliers d’individus de Naïade aux yeux rouges Erythromma najas se reproduisait dans les vastes herbiers aquatiques du plan d’eau. En 2001, l’Écrevisse de Louisiane apparaît dans l’étang où elle se développe massivement puisque plusieurs tonnes sont découvertes à l’occasion des assèchements successifs de l’étang. La physionomie de l’étang change radicalement : les eaux deviennent boueuses, la totalité des herbiers disparaît. Du côté des libellules, l’arrivée de l’écrevisse est une catastrophe. De 29 espèces reproductrices en 1999, on passe à 7 en 2005 ! Cordulies et naïades font désormais partie de l’histoire de l’étang.

Prédateurs

Malheureusement pour les odonates, la liste de leurs prédateurs est longue et il nous est impossible ici d’en dresser l’inventaire complet.

Les hydracariens consomment les œufs des espèces à ponte exophytique et peuvent, semble-t-il, avoir un impact certain sur la productivité des libellules (Proctor & Pritchard, 1989). Il est par ailleurs fréquent de voir des poissons se rassembler sous les sites de ponte pour collecter les œufs, à mesure que les femelles les déposent.

Les larves sont souvent prédatées par des coléoptères et des hémiptères aquatiques, mais les odonates sont sans pitié les uns envers les autres. Les poissons, les amphibiens, certains reptiles mais aussi des oiseaux (canards, limicoles, martin-pêcheurs, aigrettes, cigognes) en consomment abondamment. Depuis quelques années, le principal prédateur des libellules est devenu l’Écrevisse de Louisiane Procambarus clarkii, une des espèces américaines introduites, qui détruit totalement les hydrosystèmes du Centre-Ouest.

Face à la prédation, diverses stratégies de défense ont été développées par les libellules. Au stade larvaire, certaines espèces arborent des épines dorsales qui rendent difficile leur ingestion par de petits poissons. D’autres sont devenues expertes dans l’art du camouflage. D’autres encore simulent la mort (thanatose) et quelques unes abandonnent volontairement une partie de leur corps (autotomie). Il s’agit généralement d’une patte ou d’une lamelle caudale. Chez de nombreuses espèces toutefois, le taux de survie jusqu’à l’émergence n’est que de quelques pour cent, généralement moins de dix, souvent moins de cinq.

Lors de l’émergence, le nombre de prédateurs s’accroît. Fourmis, araignées, punaises, limaces, escargots et vertébrés de tous poils et de toutes plumes profitent de la manne. A titre d’exemple, une seule Cigogne blanche a été observée dévorant 850 sympétrums en 20 minutes lors d’une phase d’émergence massive (Jourde, inédit). Dans certains secteurs, la Bergeronnette des ruisseaux et la Rousserolle effarvatte nourrissent essentiellement leurs petits avec des zygoptères capturés à l’émergence. Près des cours d’eau, certains moineaux, merles ou étourneaux vont même jusqu’à se spécialiser dans ce type de proie. De nombreux mammifères opportunistes font aussi la tournée des berges. Dans la région, surmulots, hérissons, genettes ont par exemple été observés en quête de libellules en métamorphose (Jourde, inédit).

Les adultes aussi doivent faire face à de nombreux dangers. Les zygoptères se prennent souvent dans les toiles d’araignées. Ils sont aussi capturés par de nombreux insectes prédateurs comme les asiles, puissantes mouches aux mœurs carnassières, les mantes religieuses ou les frelons mais aussi d’autres espèces de libellules, zygoptères comme anisoptères.

Cette araignée a capturé un Agrion jouvencelle Coenagrion puella.

Les amphibiens se tiennent souvent à l’affût pour tenter de capturer les imagos qui s’approchent de l’eau ou des berges. Les femelles et les tandems en ponte sont particulièrement menacés. En Charente-Maritime, la Cistude est un prédateur classique des femelles d’anax en ponte. Elle les capture en approchant discrètement sous l’eau, généralement dissimulée sous des tapis de lentilles. En vol, les zygoptères doivent se méfier des gobemouches et des bergeronnettes, qui apprécient les bords de cours d’eau. Les anisoptères sont recherchés par le Faucon hobereau, qui chasse notamment les libellulidés au-dessus des plans d’eau et, le soir, les aeschnes en lisière de forêt. Le Guêpier d’Europe est aussi un prédateur classique de libellules et ce d’autant plus que ses colonies sont souvent installées dans des sablières en eau ou des berges de cours d’eau. Certaines aeschnes, au vol crépusculaire ou nocturne, sont aussi prédatées par les chauves-souris. Les restes de l’Aeschne paisible Boyeria Irene s’observent souvent sous les gîtes de Grands Rhinolophes, mais aussi parfois d’oreillards et de murins (Grand murin notamment). Dans certains secteurs, la Chevêche d’Athéna et le Petit-Duc scops peuvent ponctuellement prélever quelques odonates, notamment les anax durant leur premier vol nocturne.

Prédation d’une émergence par un Guêpier d’Europe Merops apiaster.

La capture d’odonates par des plantes est un phénomène peu commun mais bien documenté. En Europe, les cas les plus fréquents concernent des plantes carnivores du genre Drosera, qualifiés en français de Rossolis, littéralement qui brille comme la rosée au soleil. Les rossolis croissent sur des sols pauvres, généralement dans des tourbières ou des landes humides. Pour survivre, ils ont développé un comportement carnivore en digérant les petits arthropodes qui se collent aux tentacules luisants et gluants de leurs feuilles. Si leurs proies principales sont des diptères, quelques odonates se font parfois capturer. En Poitou-Charentes, il s’agit essentiellement d’Enallagma cyathigerum, Ceriagrion tenellum, Pyrrhosoma nymphula, Ischnura elegans, Ishnura pumilio et Coenagrion puella.

Des plantes non carnivores sont aussi susceptibles de capturer des insectes. Il s’agit essentiellement de végétaux qui ont développé des systèmes de dispersion de leurs graines par les animaux (épizoochorie). De petits poils crochus permettent aux graines, aux capitules floraux ou aux épillets de s’accrocher à la fourrure des mammifères et d’être transportés par ce biais vers de nouveaux milieux à coloniser. Ces petits barbillons retiennent parfois les libellules qui se posent sur les plantes, au point d’empêcher leur envol et de provoquer leur mort à court terme.

En Europe, les odonates peuvent se prendre aux pièges involontairement tendus par les gratterons Galium spp, les bardanes Arctium spp et surtout la Sétaire verticillée Setaria verticillata. Cette poacée, que l’on trouve souvent en marge des cultures de maïs, peut parfois provoquer de véritables hécatombes en bordure de cours d’eau. Ainsi, le long du fleuve Charente, plus de 200 libellules de six espèces différentes ont été découvertes accrochées aux barbules de trois stations de la graminée (Jourde, 2000). La capture d’odonates par cette plante quasi cosmopolite a aussi été constatée en Camargue (Papazian, 1998) ainsi qu’en Namibie (Martens et al, 2003).

A toutes ces menaces auxquelles les espèces sont adaptées et réussissent généralement à faire face, se greffent de nombreux périls provoqués par l’homme. Les impacts des destructions d’habitats naturels, de la pollution, des assèchements des cours d’eau, de l’introduction d’espèces exotiques seront détaillés au chapitre menaces.

Cette petite Nymphe au corps de feu {Pyrrhosoma nymphula} s’est engluée dans les feuilles d’une plante carnivore, un rossolis {Drosera intermedia}.

 

Philippe JOURDE

 

Bibliographie

Corbet P.S., 2004 – Dragonflies : Behaviour and Ecology of Odonata. 2nd – edition. Harley Books, 830 p.

Jourde P., 2000 – Nouvelles données de captures d’odonates par un végétal non carnivore. Martinia, 16 (1) 3-7.

Martens A., Suhling F., 2003 – The barbed inflorescences of the grass Setaria verticilliata (L.) Palisot de Beauvois (Poaceae) as a lethal trap for dragonflies (Odonata). Cimbebasia, 18 : 243-246.

Papazian R., 1998 – Les odonates et les plantes épizoochores. L’Entomologiste, 54 (5) : 193-196.

Proctor H., Pritchard G., 1989 – Neglected predators : water mites (Acari : Parasitengona : Hydrachnella) in freshwater communities. Journal of the North American Benthological Society, 8 : 100-111.

La ponte

Ne pas mettre tous les œufs dans le même panier

La ponte intervient généralement rapidement après l’accouplement, souvent immédiatement. Les odonates utilisent plusieurs techniques pour déposer leurs œufs. De nombreuses espèces les insèrent dans des végétaux morts ou vivants. On parle de ponte endophytique. Il s’agit généralement de plantes aquatiques flottantes ou faiblement immergées. Les femelles de caloptéryx, en s’agrippant à la végétation, peuvent pénétrer totalement dans l’eau pour aller pondre. Certaines femelles de Petite Nymphe au corps de feu Pyrrhosoma nymphula peuvent même descendre le long des tiges de plantes aquatiques à plus d’un mètre de profondeur.

D’autres espèces, comme les lestes, insèrent leurs œufs dans des tissus végétaux situés nettement au-dessus de l’eau. La femelle du Leste vert Chalcolestes viridis parvient même à insérer sa ponte sous l’écorce de branchettes surplombant les rivières ou les points d’eau.

Les gomphes et les libellulidés pondent directement leurs œufs au-dessus de l’eau ou de terrains qui seront submergés durant l’hiver. On parle de ponte exophytique, c’est-à-dire faite hors de la structure d’un végétal. Selon les espèces, les œufs peuvent être déposés alors que la femelle vole à plusieurs dizaines de centimètres au-dessus de l’eau mais il arrive souvent que la femelle les relâche en tapotant la surface de l’eau de la pointe de son abdomen.

Qu’elle soit endophytique ou exophytique, la ponte est généralement déposée au fil d’un petit cheminement le long d’une plante ou d’un parcours aérien. Chez l’Epithèque bimaculée Eptitheca bimaculata cependant, la femelle dépose en une fois une grappe d’œufs qui formera une sorte de ruban gélatineux, assez semblable à la ponte d’un crapaud. Cette ligne d’œufs s’ancre à la végétation.

La ponte peut être déposée par la femelle seule comme chez l’Anax empereur Anax imperator ou l’Aeschne bleue Aeshna cyanea. Chez de nombreuses espèces toutefois, la femelle est soit gardiennée, soit directement accompagnée par le mâle qui demeure accroché à elle après l’accouplement dans la position du tandem. Cette tactique permet au mâle de protéger sa partenaire des convoitises des autres individus de son espèce et de garantir ainsi la bonne transmission de son patrimoine génétique.

Les liens du couple se délitent dès la ponte achevée, parfois même en cours de ponte quand l’activité bat son plein sur les sites de reproduction. Les mâles partent immédiatement en quête de nouvelles partenaires. Une femelle ayant juste pondu peut parfois être capturée par un autre mâle et entreprendre une seconde ponte dans la foulée. Elles tentent toutefois généralement de s’écarter un peu pour échapper à la fureur des mâles.

Le nombre d’œufs déposés varient selon les espèces, l’état physiologique des femelles et le nombre de pontes déjà effectué dans la journée. Il varie de quelques dizaines à quelques centaines. En nombre cumulé, une femelle sympétrum par exemple peut pondre plusieurs dizaines de milliers d’œufs par saison. Cette importante production d’œufs permet de compenser l’énorme perte exercée par la pression de prédation notamment.

 

Philippe Jourde

 

La maturation et le rôle de la couleur

Durant la période de maturation, les libellules terminent les transformations physiologiques qui leur permettront d’atteindre la maturité. On qualifie ces insectes d’imagos ténéraux.

Les libellules en cours de maturation se reconnaissent généralement au fait que leur coloration adulte n’est pas encore apparue. Durant cette période, de quelques jours, il n’est pas rare que les insectes s’écartent, parfois à grande distance, de leurs sites de reproduction.

Certaines demoiselles peuvent déjà s’accoupler et pondre alors que leur coloration n’est pas encore parfaitement apparue. D’autres au contraire, comme le Leste vert Chalcolestes viridis, ne se reproduisent que plusieurs mois après leur émergence.

Les libellules sont des insectes chez qui la vue est un sens particulièrement élaboré. Beaucoup d’espèces ont développé des parures colorées qui permettent aux mâles de se faire remarquer par leurs congénères. Dans certaines régions tropicales existent des familles d’odonates aux couleurs chatoyantes. En Europe, la plupart des espèces ont des colorations plus modestes, mais certaines sont toutefois remarquables. C’est par exemple le cas des caloptéryx aux ailes colorées et au corps métallisé, du Crocothémis écarlate Crocothemis erythraea ou de l’Orthétrum brun Orthetrum brunneum, dont le mâle est entièrement bleu azuré.

Chez beaucoup d’espèces, les vifs coloris se confondent étonnamment bien dans le paysage une fois l’insecte posé. Les taches bleues, jaunes, vertes et brunes des aeschnes les dissimulent efficacement dans le feuillage des arbres ou des arbustes. Le jaune et le noir des gomphes et des cordulégastres rendent les insectes invisibles dans l’atmosphère mi-ombre mi-lumière des cours d’eau boisés.

En règle générale, les femelles sont moins colorées que les mâles. Chez de nombreuses espèces de zygoptères toutefois, certaines femelles présentent des colorations de mâles. Elles sont dites andromorphes.

Certaines espèces sont passées maîtres dans l’art du camouflage. Le Leste brun Sympecma fusca ressemble à une branchette ; l’Aeschne paisible Boyeria irene, ponctuée de beige, d’olive et de brun, semble revêtue d’un treillis militaire.

Quelques libellules ont adopté des couleurs mimant celles d’insectes menaçants. La femelle de la Libellule déprimée Libellula depressa rappelle par exemple un gros frelon. Il est probable que ce mimétisme effraie certains prédateurs.

La coloration des insectes joue aussi un rôle dans leur régulation thermique. En période froide, les aeschnes sont plus sombres qu’en période chaude. L’assombrissement permet une meilleure captation de la chaleur solaire.

Enfin, la coloration des insectes varie en fonction de l’âge. Les vieilles femelles de libellules (Libellula, Orthetrum, Sympetrum notamment) se couvrent parfois d’une pruinosité proche de celle des mâles.

 

Philippe Jourde

 

Aider les libellules chez soi

Si la préservation des zones humides, de la ressource et de la qualité de l’eau est une affaire publique, la protection des libellules peut aussi être une affaire individuelle. La création d’une mare sur son terrain par tout un chacun peut permettre de conforter les populations d’espèces des milieux stagnants et de compenser pour partie la disparition des mares traditionnelles.

Idéalement alimentée par un système de collecte des eaux pluviales, elle comportera une berge en pente douce et une partie plus profonde, à pente abrupte. La présence de végétaux aquatiques immergés et flottants, ainsi que d’une ceinture de plantes palustres, favorisera l’oxygénation de l’eau et le développement des larves de libellules. Un peu d’ombrage, sur un tiers de la surface environ, évitera un échauffe-ment excessif de l’eau.

On évitera la présence des poissons et des écrevisses avec qui les libellules ne font pas bon ménage.

Philippe JOURDE