Rédacteur : Jean Terrisse
Les aulnaies marécageuses occupent typiquement des zones dont le sol est engorgé en permanence par l'affleurement d'une nappe aquifère descendant rarement à moins de 10cm de la surface ou par des crues régulières : vallons calcaires - avec ruisselets alimentés par des sources - adjacents à un grand corridor fluvial (moyenne vallée de la Charente), bordure de plans d'eau naturels, petits vallons boisés insérés dans une matrice forestière plus large (Double charentaise, sites en Deux-Sèvres), plus rarement suintements sur versants. La faiblesse des pentes ralentit en général l'écoulement de la nappe qui stagne longuement, nuisant à l'oxygénation et réduisant l'activité microbiologique et la disponibilité en matières nutritives.
L'Aulne glutineux est l'essence dominante, voire exclusive, de ces milieux : arbre héliophile de tendance pionnière, à fécondation et dispersion anémophile et faible longévité (moins de 100 ans), l'aulne possède au niveau de ses racines superficielles des nodosités où vivent des colonies d'une bactérie - Actinomyces alni - capables de fixer l'azote atmosphérique et de suppléer au déficit en substances nutritives du milieu ambiant. La strate arbustive comprend surtout des saules - Saule roux Salix atrocinerea -, parfois du Piment royal Myrica gale dans les variantes acidophiles ; la strate herbacée est très variée selon le type d'aulnaie. La variabilité des aulnaies régionale s'ordonne autour de 2 grands pôles à déterminisme trophique :
La bétulaie pubescente occupe quant à elle des sites très engorgés et acides au bord d'étangs oligotrophes ou le long de vallons de la Double boisée : une strate arborée clairsemée de Bouleau pubescent domine généralement une végétation de bas-marais acide où les sphaignes manquent rarement.
PVF 2004
COR 1991
Directive Habitats 1992 et Cahiers d'habitats
Nc.
Si l'identification de l'aulnaie oligotrophe ne pose guère de problème (présence de sphaignes, diversité des fougères, nature du substrat), il n'en va pas de même pour l'aulnaie méso-eutrophe. Celle-ci partage en effet avec certaines variantes de l'aulnaie-frênaie des rivières lentes de nombreuses espèces en commun : abondance des grands Carex et des grandes dicotylédones de mégaphorbiaies, sur un sol plus ou moins riche en matières organiques (hydromull, anmoor) ; la rareté des hygro-nitrophytes - Rubus caesius, Rumex sanguineus, Urtica dioica - et la nette subordination du frêne à l'aulne constituent de bons indicateurs pour séparer les 2 types d'habitat.
Quant à la bétulaie pubescente, son écologie est si proche de l'aulnaie acidophile à sphaignes qu'il est probable qu'elle n'en est, dans notre région centre-atlantique, qu'une simple variante (phase pionnière ?), bien distincte des véritables bétulaies pubescentes tourbeuses nord-européennes, aux affinités nettement plus boréales et qui relèvent d'une classe de végétation bien différente (les VACCINIO-PICEETEA ABIETIS).
Pour s'implanter dans un milieu neuf, l'aulne a besoin d'un ressuyage minimum du sol en été où ses samares minuscules entourées d'une aile circulaire pourront germer après avoir été véhiculées par le vent. Lorsque l'hydromorphie est trop marquée et que la nappe ne connaît aucun battement, la dynamique peut rester bloquée au stade saulaie. Malgré sa faible longévité (moins d'un siècle en principe), sa capacité à rejeter de souche lui permet de perdurer longtemps dans le biotope qui lui a été un jour favorable. Mais en l'absence de facteurs de rajeunissement du milieu (crue, coupe) ou à la suite d'un abaissement durable de la nappe, il peut être rapidement supplanté par des essences dont les semis tolèrent l'ombrage et qui possèdent un fort pouvoir concurrentiel, au premier rang desquels le Frêne.
![]() | Alnus glutinosa, *Betula pubescens, Blechnum spicant, *Carex echinata, Carex laevigata, Carex paniculata, Dryopteris affinis, Dryopteris carthusiana, Dryopteris dilatata, Frangula alnus, Hydrocotyle vulgaris, *Osmunda regalis, *Thelypteris palustris |
![]() | *Aconitum napellus, Agrostis canina, Athyrium filix-femina, Caltha palustris, Carex acutiformis, Eupatorium cannabinum, Galium palustre, Hypericum helodes, Iris pseudacorus, Lycopus europaeus, Lysimachia vulgaris, Mentha aquatica, Molinia caerulea, *Myrica gale, Populus alba, P.canescens, Potentilla erecta, Ranunculus flammula, Salix atrocinerea, Solanum dulcamara, *Viola palustris |
![]() | Mitrula paludosa |
![]() | - acidophiles : Aulacomnium palustre, Polytrichum commune, Sphagnum capillifolium, Sphagnum palustre, Sphagnum subnitens
- mésoeutrophes : Amblystegium riparium, Climacium dendroides, Eurhynchium speciosum, Marchantia polymorpha, Pellia endiviifolia, Plagiomnium undulatum |
![]() | Conocephalus discolor, Pholidoptera griseoaptera, Ruspolia nitidula, Tetrix subulata |
Les aulnaies marécageuses ne sont pas, curieusement, concernées par l'Annexe I de la Directive 92/43/CEE dite « Directive Habitats ». Au niveau régional, il s'agit pourtant d'un type d'habitat rare, lié à des conditions stationnelles très spécifiques et qui couvrant en général des surfaces restreintes. Sur le plan botanique, l'habitat présente un intérêt floristique moyen qui tient surtout à la présence de fougères rares : le Polystic des marais, inscrit sur la Liste Rouge de la Flore menacée du Poitou-Charentes y possède ses plus belles stations, avec des populations riches de plusieurs milliers de pieds (vallée du Bruant, en 17, par ex.) ; il y est accompagné parfois du Dryoptéris des chartreux Dryopteris carthusiana et, surtout, du Dryopteris dilaté Dryopteris dilatata, plus rare. Mais c'est surtout au niveau de l'aulnaie oligotrophe que la diversité en fougères est la plus remarquable, certains vallons de la Double saintongeaise abritant jusqu'à 10 espèces différentes : c'est là que la magnifique Osmonde royale Osmunda regalis a son optimum, accompagnée parfois, en plus des 2 Dryoptéris précités, du Dryopteris affin Dryopteris affinis et du Blechnum piquant Blechnum spicant. La Laîche lisse Carex laevigata, peu commune, est également inféodée assez étroitement à ce type d'habitat.
Les aulnaies marécageuses constituent des habitats fragiles en raison de leur étroite dépendance à un niveau de nappe élevé ; le drainage du sol en vue de la production de peupliers est une menace qui tend toutefois à s'estomper, les surfaces les plus favorables ayant déjà été converties au cours des 3 précédentes décennies.
L'augmentation du niveau trophique par enrichissement des eaux de la nappe circulante constitue un processus moins spectaculaire mais plus insidieux : il tend à banaliser la flore en sélectionnant les taxons les plus « gourmands » au détriment des espèces plus frugales mais moins concurrentielles. Couplé à un abaissement significatif de la nappe, qui lui-même stimule la minéralisation de la matière organique, il favorise alors le développement d'une strate herbacée « exubérante » où les nitrophytes - Grande ortie, Grande consoude, Ronce bleuâtre - tendent à supplanter les espèces mésotrophiques d'origine (fougères, notamment).
L'habitat est très disséminé dans l'ensemble de la région, avec une distribution distincte selon les faciès.
16 : vallées de la Charreau, de la Boême, forêt de la Rochebeaucourt ; Double charentaise.
17 : vallons calcaires affluents de la Charente (Bruant, Rochefollet, Seugne) ; vallons boisés de la Double saintongeaise.
79 : forêts de Secondigny, de l'Absie, de l'Hermitain, bois de l'Abbesse, vallées de l'Autize, de la Vonne
86 : vallée du Clain, massif de Sérigny, étang de l'Hermitage (Lussac-les-Châteaux)